Les maudits vents

Les maudits vents

Les lois

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Un jour, j’étais assis dans un avion à 10 000 mètres d’altitude. Il s’est mis tout à coup à y avoir de fortes turbulences. Je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir un petit frisson d’inquiétude en pensant que je me trouvais dans le vide, tout compte fait, et qu’une légère défaillance des moteurs me ferait plonger dans l’abîme. Si cela survenait, je ne pourrais pas m’y soustraire. Ni aucun des passagers de cet appareil – incluant les nantis qui dormaient confortablement en première classe.

 

Et tout ça à cause d’une loi : celle de la gravitation.

 

Le monde matériel est régi par des lois très rigides. Personne ne sait qui les a dictées. Mais elles n’en demeurent pas moins d’une intransigeance implacable. Et le plus surnaturel, c’est qu’aucun policier, ni aucun fonctionnaire, ni aucun juge, ni aucune caméra de surveillance ne sont présents pour les faire respecter. Malgré l’absence totale de sentinelles, personne ne peut néanmoins les transgresser sans en subir immédiatement les conséquences.

 

Il s’agit là, tout compte fait, d’un système juridique et pénal absolument parfait. La personne qui enfreint la loi – et nonobstant qui elle est – est instantanément découverte et punie. Pas de niaisage. Zip zap : aussitôt pris en faute, aussitôt le dossier réglé.

 

La loi de la gravité, par exemple, n’a absolument rien à foutre de la pensée que vous entretenez à son sujet. Est-ce une bonne loi ? Existe-t-elle pour une juste cause ? Peu importe que vous la considériez comme injuste ou inutile ou encore que vous jugiez qu’elle ne s’applique pas à vous. Dans ce cas, vous n’avez qu’à monter sur le toit de votre maison et faire un pas dans le vide. Vous constaterez séance tenante qu’elle se fiche de votre conviction la concernant.

 

Il en va de même pour certaines autres lois qui ont été répertoriées par les hommes de science : les lois qui dictent les forces électromagnétiques, notamment, ainsi que les forces nucléaires faibles et fortes, ainsi que les lois qui régissent le monde de la chimie… Ces lois encadrent l’univers matériel comme une prison. On n’en sort pas. Si on les enfreint, on en paie tout de suite les conséquences. That’s it, that’s all.

 

De ce fait, elles sont absolues. Et elles le sont parce qu’elles existent sans égard à nos caractères individuels, sans égard à nos opinions les concernant, sans égard à notre richesse personnelle (elles ne se laissent pas soudoyer). Sans égard à tout.

 

Ces lois maintiennent l’ordre parfait du roulement de l’univers. Elles sont garantes de son bon fonctionnement.

 

* * * * *

 

Il n’existe toutefois pas que les lois universelles dans le monde qui nous entoure. Il y a aussi celles qui sont écrites par les humains. C’est là que ça commence à se gâter, car c’est là que nous entrons dans l’environnement du relatif. Les lois établies par les humains sont relatives à cause de quelques raisons :

 

- Elles ne sont pas les mêmes partout. Exemple : dans certains pays, l’homosexualité est un crime ; dans d’autres, non.

 

- Elles se modifient avec le temps, en fonction des mentalités qui évoluent – ou qui régressent ! Exemple : dans les pays occidentaux, jadis, les femmes n’avaient pas le droit de vote ; cette loi n’existe plus aujourd’hui.

 

- Elles peuvent êtes souvent enfreintes sans aucune conséquence. Exemple : vous brûlez un feu rouge la nuit sur une rue déserte ; s’il n’y a aucun témoin, vous continuez à rouler comme si rien n’était arrivé.

 

- Elles peuvent être contournées, ignorées, bafouées pour peu que vous soyez malins. Exemple : les gens riches qui utilisent toutes sortes de moyens pour éviter de payer leurs impôts grâce à d’excellents comptables et avocats.

 

Pourquoi les humains édictent-ils des lois ?

 

Question de survie de l’espèce. Si les lois humaines n’existaient pas pour établir et maintenir un semblant d’ordre social, étant donné la présence et la puissance de la maladie de l’Hommerie, l’Humanité vivrait dans l’anarchie totale, dans le chaos. Et les chances seraient grandes pour qu’elle s’auto détruise. Les lois humaines ont beau être relatives et loin d’être parfaites, mais du moins, pour l’instant, elles nous préservent tant bien que mal de l’anéantissement – contre nous-mêmes.

 

* * * * *

 

Et comme si toutes ces lois n’étaient pas suffisantes, il en existe d’autres, qui sont elles aussi relatives, mais qui n’en demeurent pas moins presque aussi puissantes que les lois universelles absolues. Ce sont nos petites lois personnelles à chacun d’entre nous.

 

Ce sont celles que nous nous édictons nous-mêmes et qui régissent toute notre vie. Elles sont multiples – sans fin, même. Chaque être humain possède les siennes. Et ce sont elles qui nous enferment dans une sorte de troisième prison. On les appelle également quelquefois – abusivement – des « paradigmes » ; qui sont des « manières de voir les choses » ou des « croyances personnelles ».

 

En voici quelques-unes…

 

- Les Arabes sont tous des terroristes. Conséquence : je m’oblige à les éviter tant que je peux afin de ne pas mourir (alors que des millions de personnes côtoient des Arabes tous les jours sans aucun problème).

 

- Le froid est la cause du rhume. Conséquence : je ne sors jamais au froid sans un bon manteau (alors que des millions de personnes sortent au froid sans aucun manteau et ne s’en portent pas plus mal).

 

- Cinquante ans est l’âge maximum pour entreprendre des projets d’envergure. Conséquence : aujourd’hui à cinquante-et-un ans, j’ai fait un trait sur le grand rêve de ma vie que je n’ai jamais eu le temps de mettre en branle lorsque j’étais plus jeune (alors que des millions de personnes entreprennent de vastes projets jusqu’à un âge très avancé – et en les rendant à terme par surcroit).

 

- Je dois assister à la messe tous les dimanches. Conséquence : mon ami imaginaire me punira si je manque une seule célébration (alors que des millions de personnes ne vont pas à la messe, et ce, sans aucune incidence).

 

- Etc., etc., etc.

 

Pour certains, cela va même très loin.

 

Exemple…

 

La transfusion du sang est interdite, car une transfusion de sang est un péché pour lequel j’encours la colère d’une personne invisible. Conséquence : si je subis un jour un accident et que j’ai besoin d’une transfusion sanguine pour survivre, je la refuserai. Et je mourrai.

 

* * * * *

 

Pour la grande majorité de la population humaine, les lois personnelles sont tout aussi intransigeantes et puissantes que les lois dites universelles – telles que la gravitation.

 

Pour les dirigeants de nations, c’est quelquefois le pactole. Surtout si les lois personnelles vont dans le même sens que les lois sociales. Dans ce cas, c’est d’une efficacité monstre : la plupart du temps, les gens n’enfreignent pas ces lois, car ils sont convaincus qu’ils subiront les conséquences qu’ils se sont eux-mêmes dictées. Imaginez : nous avons affaire ici à des citoyens qui font office de policiers et de juges par rapport à eux-mêmes. Voilà une économie financière non négligeable pour une société.

 

Exemple d’une loi personnelle qui rencontre une loi sociale : je ne volerai pas mon prochain, car (conséquence) j’irai en enfer (et non pas nécessairement en prison). Économie de policiers, de juges, de places dans les centres de détention.

 

Les dirigeants d’un pays particulier bénéficient à plein de ce genre de privilège : l’Inde (plus d’un milliard d’habitants ; 20 % de la population mondiale).

 

Là-bas, la société – très religieuse – est régie par un système hiérarchique appelé « castes ». Selon les croyances des citoyens de l’Inde, chacun se retrouve dans une caste de par sa naissance. Fait étonnant : les gens de castes inférieures ne se rebellent pas contre les injustices et la pauvreté que cette situation plus qu’arbitraire leur inflige. Et pourquoi ? À cause d’eux-mêmes. Plus spécifiquement, à cause de cette loi individuelle : j’endure avec courage et patience les souffrances inhérentes à ma caste. Conséquence de l’obéissance à cette loi : dans ma prochaine vie, je naitrai dans une caste supérieure. Conséquence de la désobéissance : dans ma prochaine vie, je naitrai dans une caste inférieure.

 

Pour les maîtres de l’Inde, c’est le jack pot. Ils peuvent ainsi laisser aller leur pays à l’abandon, en ne s’occupant pas de la misère de leurs citoyens, ni des injustices dont ceux-ci sont victimes. Et si cette situation est possible, c’est parce que les habitants de ce pays – de par la loi personnelle qu’ils s’imposent – s’emploient eux-mêmes à maintenir l’ordre social. Ordre social qui, ailleurs, deviendrait rapidement problématique.

 

Revenons chez nous.

 

Les dirigeants de votre pays et les agences de publicité connaissent tous très bien le phénomène et les bienfaits de l’instauration de ces petites lois personnelles qui régissent vos vies. Tant et si bien qu’ils vous manipulent sans vergogne pour que vous vous en inventiez des supplémentaires par vous-mêmes – mais selon leurs vues à eux :

 

- Si je ne vote pas pour tel parti, les immigrants me voleront mon emploi.

 

- Si je ne vais pas en guerre contre tel pays, leurs armes de destruction massive tueront mes enfants.

 

- Si je n’utilise pas tel savon à lessive, mes vêtements demeureront sales.

 

- Si je ne mange pas bio, je mourrai d’un cancer.

 

- Etc., etc., etc.

 

* * * * *

 

Mais les lois individuelles sont également source de problèmes incroyables sur le plan… individuel…

 

Elles sont responsables d’un nombre invraisemblable de névroses et de maladies psychosomatiques. Cela tient au fait que l’être humain ne peut « humainement » vivre sans déroger à quelques-unes parmi toutes les lois qui s’imposent à lui : celles universelles du monde matériel, celles édictées par les Hommes, et les siennes propres. C’est impossible.

 

Il en vient donc un jour ou l’autre à enfreindre les siennes. Ou à avoir le désir de les enfreindre sans ne jamais passer à l’acte, ce qui est pire encore.

 

C’est le cas, par exemple, de ceux qui s’obligent à des disciplines de fer afin de respecter les multiples règles de leur religion. Il y en a pour qui ne pas aller à l’office dominical le dimanche correspond à une faute impardonnable. Ils se rendent ainsi coupables lorsqu’ils en manquent un ou même lorsqu’une telle pensée leur passe par la tête. Et plus cette pensée est présente en eux, et plus leur vie devient un enfer.

 

C’est le cas également de ceux qui croient qu’ils doivent être impérativement loyaux envers leurs parents. Il y en a pour qui ce règlement personnel impose de subir les pires outrages de la part de ceux-ci, et de les servir comme des esclaves.

 

Des exemples de la sorte se comptent par millions. Conséquemment, des millions de thérapeutes, de médecins, d’avocats et de professions de tous les genres existent à cause de ces règlements personnels invraisemblables. Invraisemblables parce qu’ils sont imposés par soi-même et sans qu’aucune logique ne leur donne force de loi.

 

* * * * *

 

Petite histoire que vous connaissez peut-être :

 

Un homme roule dans la montagne, la nuit. Il fait soudain une embardée et son auto plonge dans un précipice. L’homme est éjecté, mais il réussit à empoigner une branche, elle-même accrochée à la paroi rocheuse. Il demeure ainsi pendu dans le vide pendant toute la nuit.

 

Les heures passent. L’homme n’en peut plus. Aux prises avec un extraordinaire instinct de survie, il parvient néanmoins à rester agrippé à cette branche, convaincu est-il que s’il la lâche, il mourra. L’aube se pointe enfin, mais l’homme est tellement absorbé par sa détresse qu’il maintient les yeux fermés afin de ne pas voir le gouffre sous lui – et regarder sa mort en face.

 

Les heures passent encore et encore. Et puis, tout à coup, il se décide : il entrouvre les yeux dans l’espoir – utopique – de voir des secours arriver vers lui.

 

Il ne voit aucun secours. Par contre, la scène dont il est témoin le laisse pantois de stupéfaction : ses pieds se balancent à moins de dix centimètres du sol…

 

Cette histoire est celle de nos petites lois personnelles qui nous enferment – volontairement – dans une cellule. Une cellule dans laquelle un juge (nous-mêmes) nous a enfermés, et qui est gardée par un geôlier sans pitié (nous-mêmes)

 

Lorsque nous décidons enfin à enfreindre nos petites lois personnelles, nous nous rendons compte que nous nous sommes maintenus pendant des années à une branche qui ne se trouvait qu’à quelques centimètres de la terre ferme.

 

* * * * *

 

L’esprit humain dispose heureusement – heureusement dans un sens – de quelques mécanismes de défense qui l’autorisent à enfreindre ses propres règlements. Entre autres : sa faculté de se donner bonne conscience. Cette pratique consiste à se donner des raisons pour transgresser les lois, tout en enfouissant ses remords six pieds sous terre. J’ai abordé ce thème dans un article intitulé Docteur Jekyll et Mister Hyde — Le Code $$$.

 

Cela comporte quelquefois de bons côtés. Mais cela comporte également quelques inconvénients majeurs. Cela tient cette fois en une loi universelle absolue : un chaudron maintenu sous pression par un couvercle fermé hermétiquement finit toujours par exploser.

 

Décidément, l’esprit humain est vraiment une énigme insondable.

 

Bon, c’est l’heure d’aller me coucher. Si je m’endors trop tard, demain je passerai une très mauvaise journée. Et puis, je dois aussi prendre mon infusion de camomille. Sans elle, c’est sûr que je me réveillerai avec des brûlements d’estomac à 2h00 du matin. Et, oh merde ! J’ai oublié de faire mes dix push-up aujourd’hui. Si je ne les fais pas avant d’aller au lit, je vais encore une fois raccourcir mon espérance de vie !

 

Désolé, mais comme vous voyez, je n’ai vraiment plus le temps de vous parler ! Bye !

 

Yvan Yvan



20/04/2017
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