Les maudits vents

Les maudits vents

2015-09-19 --- Nouville-la-bizarre

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De : Yvan Yvan – Nouméa

Date : samedi, 19 septembre 2015

À : parents et amis

 

Bonjour à tous,

 

Une devinette comme ça, en partant, OK ? Quel rapport y a-t-il entre des anciens bagnards, des bagnards modernes, des malades psychiatriques, des étudiants universitaires, des villégiateurs, des squatteurs, des buveurs de kava et des nudistes ? Ah ! C’est une bonne colle, celle-là, hein ? Donnez-vous votre langue au chat ? La réponse est : Nouville.

 

Kesséça, Nouville ? Je vous explique…

 

Nouville est une île qui fait partie intégrante de la ville de Nouméa. Une île de très grande superficie, mais peu habitée. Il s’agit en même temps d’un « quartier », mais il n’y a pas vraiment de résidences privées à cet endroit – du moins pas beaucoup –, à part les squats – je vous expliquerai plus loin ce qu’est un squat. Au recensement de 2009, il y avait un peu moins de 2 000 personnes qui habitaient là. Et ceux-ci étaient les genres de personnes énumérées dans ma question initiale.

 

Mais pourquoi je vous parle de Nouville, moi ? Parce que je trouve que cet endroit est « bizarre ». C’est un feeling difficilement explicable. Les Nouméens me trouveraient bizarre moi-même s’ils lisaient cette chronique, me regardant avec suspicion et me demandant de m’expliquer plus clairement. Et du coup, je ne saurais pas pantoute quoi leur répondre. M’enfin, quand je dis que je trouve cet endroit bizarre, il faudrait plutôt dire que je le « trouvais » bizarre – la première fois que j’y suis allé –, car à force d’y retourner, cette impression s’est un peu calmée dans ma tête.

 

Pour se rendre sur l’île de Nouville, il faut emprunter un petit pont. Mais juste avant, on doit passer à travers le port de Nouméa. À droite, de l’autre côté des hangars et des conteneurs de cargos, et de l’autre côté de l’Anse du Tir, on peut également admirer l’immense et affreuse usine de la Nickel-SLN – comment la manquer ? Dans ce secteur, on s’entend qu’on est loin des images paradisiaques de la Nouvelle-Calédonie, hein ? C’est pourtant de cette façon qu’on entre à Nouville. Ça commence ben.

 

Une fois sur l’île, c’est pas long qu’on tombe dans un autre monde, par rapport au reste de la ville…

 

Je dois tout d’abord vous apprendre que l’île de Nouville, naguère, c'est-à-dire voilà plus de cent ans de cela, que l’île de Nouville, donc, était un bagne. La Nouvelle-Calédonie au grand complet était d’ailleurs un bagne pour les prisonniers français : les prisonniers de droit commun, ainsi que les prisonniers politiques. Un bagne dans le même genre que celui de Cayenne, en Guyane. À cette époque, il y avait des camps de forçats dispersés un peu partout sur le Caillou. Et il y en avait justement un – un gros, un Big Bagne hi hi – sur l’île de Nouville. Et plusieurs édifices actuels sont d’ailleurs d’anciens bâtiments de ce bagne de jadis.

 

Dans cette veine, une partie de ces bâtiments est devenue la prison actuelle de la Nouvelle-Calédonie. Comme quoi, bagne tu es, bagne tu restes. On appelle cette prison le Camp Est. Le nom n’évoque-t-il pas un « camp de concertation » ? Il se trouve juste à l’entrée de l’île.

 

Pour se transformer en prison moderne, les bâtiments du bagne d’autrefois ont apparemment été rénovés. Je spécifie « apparemment », car tout porte à croire qu’ils ne l’ont pas été, finalement – rénovés. Du moins, d’après ce qui est écrit ici : « Le centre pénitentiaire de Camp Est s’était vu décerner « la palme de la prison la plus pourrie de la République » par une délégation de parlementaires français et européens en janvier 2010. »

 

« Prison d’un autre temps, le centre pénitentiaire de Nouméa en Nouvelle-Calédonie, dit Camp Est, est enfin l’objet d’attention dans l’Hexagone suite à une visite du Contrôle général fin 2011. Des prisonniers entassés à six 23 heures sur 24 dans des cellules de 12 m 2 et qui se lavent dans les W.C. à la turque, des asticots et bouts de plastique trouvés dans les repas, des rats et cafards qui envahissent la détention… La situation appelle d’urgence une réorientation des projets pénitentiaires et de la politique pénale locale. » (Camp Est, bagne post colonial, Dedans-Dehors, no 76, mars-avril 2012)

 

Ces propos me rappellent la vieille prison de Trois-Rivières avant qu’elle ait été obligée de fermer ses portes, en 1986 pour cause d’insalubrité. Sauf que celle-ci est toujours fonctionnelle et que rien ne semble avoir été fait pour en améliorer les conditions depuis 2011. C’est encore une histoire à suivre, semble-t-il. Cette prison est souvent sur la sellette.

 

Pendant ce temps-là, un peu plus loin sur l’île, l’ancien hôpital du bagne a été converti, lui, en… asile.

 

Une prison surpeuplée et un asile… Voyez-vous un peu mieux pourquoi je trouve cette île plutôt particulière ? Particulière dans le sens de « lugubre », peut-être… Et même si l’asile d’autrefois a maintenant été converti en « centre de soins psychiatriques et gériatriques », et qu’il porte aujourd’hui le nom banal de Centre hospitalier spécialisé Albert Bousquet, ça ne change rien à mon impression. L’établissement est encore entouré de fils barbelés et de caméras de sécurité. L’ambiance me fait penser au film Shutter Island – vous l’avez vu ? Chaque fois que je passe devant, je revois des scènes de ce film et ça me fait un peu frissonner.

 

D’autre part, certaines autres annexes de l’ancien bagne sont aujourd’hui devenues les bâtiments du Département du droit, de l’économie et de la gestion de l’Université de la Nouvelle-Calédonie. Parce qu’il y a effectivement une université à Nouméa – officiellement autonome depuis 1999. Il s’agit évidemment d’une petite université – elle n’a que trois départements –, mais j’ai été agréablement surpris d’apprendre qu’il y en avait une, ici.

 

La première fois que je suis passé devant, j’ai fait le saut. Le bâtiment principal, qui longe la rue, a une bien curieuse d’architecture : pseudo-moderne et plus ou moins en rapport avec son environnement, monté sur pilotis de béton et avec des poutres en bois tout le long de la façade, comme une prison – ou est-ce pour empêcher le soleil d’entrer dans les classes ?

 

En tout cas, ça détonne… Sur le coup, j’ai trouvé ça « bizarre »- comme le reste de cette île. Mais finalement, après être entré sur le site et après avoir marché sur le campus, parmi les étudiants, je dois vous dire finalement que c’est beau. Spécial, mais beau. Je serais d’ailleurs snob d’affirmer le contraire, car c’est un architecte de renom de la métropole – de Bordeaux –, Jean de Giacinto, qui l’a conçu. Alors, c’est du sérieux, et on ne rit pus…

 

Mais ce qui l’est moins – beau –, par contre, à mon avis, ce sont les résidences pour les étudiants. La première fois que je les ai vues, dans le champ, à partir de la route, je me suis vraiment demandé ce que c’était que ça… Ça ressemblait à des conteneurs à cargos ; ou à des grosses cages à poules empilées les unes par-dessus les autres et déposées là, un peu n’importe comment. « Kesséça ?! » que j’ai demandé avec mon air éberlué rempli de préjugés. Chaque fois que je repasse sur cette route, j’essaie de m’imaginer en tant qu’étudiant et devant vivre là-dedans, et je me dis que ça doit être très déprimant…

 

Autre annexe du vieux bagne du siècle passé : le « Théâtre de l’île »; salle très moderne avec des installations acoustiques et techniques up to date. C’est génial. Mais quand on se rappelle que, pendant la guerre, cet édifice servait de lieu d’internement et de regroupement des Japonais en attente de leur extradition, dans ma tête, ça fait encore lugubre.

 

Heureusement, il n’y a pas que d’anciennes installations pénitentiaires sur l’île de Nouville. Tout au bout, dans une baie appelée baie de Kuendu, il s’y trouve un complexe hôtelier très luxueux : l’Hôtel Kuendu Beach Resort, dont les chambres sont érigées sur pilotis, directement dans l’eau. L’hôtel donne en outre sur une plage publique où peu de gens se rendent. Tranquillité assurée.

 

À l’entrée de l’île de Nouville, il se trouve donc des chambres de prison surpeuplées remplies de rats et de cafards ; et à l’autre bout de l’île : des chambres de villégiatures de luxe pour touristes nantis. Quand je vous disais que Nouville était un drôle de lieu… Un lieu de paradoxes, à tout le moins.

 

Et tout près de Kuendu Beach, à un endroit situé à l’écart de la route, on peut se baigner à la seule plage pour nudistes de toute la Nouvelle-Calédonie. Je n’y suis pas allé, rassurez-vous – ou peut-être êtes-vous déçus ? J’aurais peut-être dû m’y rendre incognito, en effet, pour vous en parler en toute connaissance de cause ? Un vrai journaliste l’aurait fait, lui, je sais. Pour ma part, journaliste en herbe et chroniqueur de la petite semaine, je ne m’en suis tenu qu’à la consultation de forums qui en faisaient référence. Il paraît que cette plage est également fréquentée par des voyeurs. Mais est-ce que c’est vrai ? Je ne peux pas le garantir, car il se dit beaucoup de choses non vérifiées dans les forums…

 

Dans une chronique précédente, je vous ai déjà parlé des nakamals. Vous vous en rappelez, j’espère ? Il le faudra bien parce que je ne pourrai pas m’étendre sur le sujet, ce coup-ci – faute de place. Sommairement, ce sont des endroits très basiques et très cools où l’on sert du kava – boisson terreuse qui a un effet anesthésiant dans la bouche. Ça vous revient ? Anyway, ce que je veux vous dire par rapport à ça, c’est qu’il y a trois nakamals sur l’île de Nouville. Ils sont situés entre l’institut psychiatrique et un ensemble de squats qui s’étirent à l’intérieur de l’île. 

 

Le plus sympathique à mon avis est le nakamal Le Sunset. Il se trouve en bas de l’ancien asile. Avant de s’y rendre, on longe justement la clôture barbelée de cette institution. C’est terriblement gai comme approche. Il arrive même des fois, la nuit, quand on boit notre kava sur le bord de la plage, qu’on entende des hurlements de terreur et de folie qui proviennent de l’institut, juste en haut, comme dans Shutter Island… Ben non, je vous niaise !

 

Un autre nakamal, un peu plus loin, le Jo Bar, nous avait fait vivre une bien drôle d’aventure l’an dernier. On avait hésité pendant au moins une demi-heure avant d’entrer dans ce lieu qui semblait malfamé de prime abord ; pour finalement se rendre compte qu’il s’agissait d’un endroit extrêmement sympathique, tout compte fait. Comme quoi les apparences… Je me propose d’ailleurs d’y retourner très bientôt.

 

Parlant d’apparence… quelques mots sur les squats, maintenant. Vous savez ce que sont les bidonvilles, n’est-ce pas ? En Inde, on les appelle les slums. Au Brésil, ils portent le nom de favelas. Ici, en Nouvelle-Calédonie, ce sont des squats. J’aimerais bien, un jour, écrire une chronique juste sur ce sujet-là, car il y a beaucoup à dire. Pour l’instant, je veux juste expliquer que les squats, ce sont des terrains vacants qui sont pris d’assaut par des gens – des Mélanésiens et des Wallisiens pour la plupart – qui ne peuvent se payer un logement ordinaire, et qui s’y installent en y construisant des cabanes à l’aide de toutes sortes de matières recyclées. Il y en a plusieurs dispersés dans tout Nouméa. Il y en a également sur l’île de Nouville. Ce qui ajoute à l’éclectisme de cet endroit.

 

Alors, voilà pour le moment. C’était un survol très rapide de Nouville. Chacun des endroits qui parsèment cette île mériterait une chronique à lui seul. Peut-être qu’à force d’en parler, je trouverai ce lieu moins « bizarre ».

 

À plus !

 

Yvan-Yvan

 



24/03/2017
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