Les maudits vents

Les maudits vents

2014-04-14 --- Jusqu'à la tribu kanak de Tendo

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De : Yvan Yvan – Tendo

Date : lundi, 14 avril 2014

À : parents et amis

 

Yvan-Yvan entre de plus en plus profondément dans la brousse calédonienne – c’est le cas de le dire. Son expérience d’aujourd’hui en fait foi.

 

Le voici en effet ce soir en pleine jungle, d’où il vous écrit cette chronique, dans une case traditionnelle, au sein d’une tribu de Kanaks.

 

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Bonjour à tous,

 

La chaleur d’aujourd’hui s’annonçait suffocante. Et elle l’a été. Ça a été la canicule. Chaud et humide. Écrasant...

 

Après avoir paqueté nos petits au gîte Newejie, nous avons commencé par faire quelques provisions à l’épicerie de Poindimié. Il y avait beaucoup d’activité à cet endroit, malgré l’heure matinale. On aurait dit le lieu et l’heure de rendez-vous de toute la population du village. Comme si on était à la foire. Les gens étaient assis un peu partout devant le magasin et se serraient la main comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis des semaines. Même que certains picolaient – eh oui, déjà à cette heure-là... Nous étions les seuls Blancs, mais personne ne semblait en faire de cas.

 

Nous ne nous sommes pas attardés longtemps à Poindimié. Le village était charmant, certes, sur le bord de la mer et tout. Mais le tour est vite fait, comme on dit. Alors, go vers le nord... Plus haut, toujours plus haut...

 

Comme nous avions amplement de temps, aujourd’hui, pour nous rendre à notre destination, Hienghène n’étant qu’à une heure de route – ou 75 km –, nous avons fait ce que nous adorons faire tous les deux : aller doucement et nous arrêter un peu n’importe où pour prendre des photos. Et la place s’y prêtait. À partir de Poindimié, les paysages sont vraiment grandioses. Les montagnes à gauche, et la mer à droite. Et à cet endroit (jusqu’au nord de l’île), cette partie du lagon est patrimoine de l’UNESCO. Ça a donc fait clic clic, et pas rien qu’un peu.

 

Entre Poindimié et Hienghène, il se trouve un autre village pas plus long que trois pommes : Touho. Il faut être attentif pour ne pas le manquer, car comme d’habitude par ici : aussitôt entré dans une localité, zip ! aussitôt sorti...

 

Touho... 3000 habitants (85 % de Kanaks) dispersés, eux aussi, en tribus.

 

La particularité de Touho, c’est son aéroport... aérodrome, plutôt. Le seul de la côte est. Un aérodrome construit pratiquement dans l’eau du lagon. Pas sûr que ce soit vraiment bon pour les poissons de l’UNESCO, ça... M’enfin...

 

Mais juste avant d’arriver à Touho, nous avons fait un détour par la Route provinciale Nord 2 (RPN2), plus communément appelée la « Koné-Tiwaka » – ainsi nommée parce qu’elle longe deux rivières : la Koné et la Tiwaka – c’est songé, hein ? Elle rejoint la ville de Koné, sur la côte ouest en passant par l’intérieur des terres.

 

Elle est belle, cette route. Superbe, même. Plus belle, peut-être que celle d’hier, l’autre route transversale, celle avec le Col des Roussettes. Nous voulions nous rendre à une cascade située environ à une quinzaine de kilomètres de la mer. Nous avons trouvé l’endroit en question, qui ne manquait pas de charme. Mais faut être un peu culotté pour appeler ça une « cascade »... Une cascadette, plutôt, oui...

 

Rendu là, dans le parking, j’ai photographié des gens – des Blancs – qui prenaient un bain de soleil le long de la Tiwaka, en contrebas. Au moment de quitter les lieux, un peu plus tard, nous sommes revenus tout à fait par hasard en même temps qu’eux dans le stationnement. Et quelle n’a pas été ma surprise d’entendre... l’accent québécois !

 

Ben oui, il s’agissait bel et bien de Québécois – les premiers que je rencontrais au bout de trois mois de vie calédonienne. Et la femme venait même de Trois-Rivières ! Si le monde est petit, non ? Mais elle n’habite plus là (à Trois-Rivières) depuis longtemps. Qui prend mari prend pays ; elle a donc suivi son mari en Abitibi.

 

Il y a apparemment beaucoup de Québécois en Nouvelle-Calédonie. Ils viennent y travailler temporairement dans les mines de nickel. Et justement, mon compatriote québécois travaillait dans une mine. Pour le moment, il était en vacances et il en profitait évidemment pour visiter le Caillou avec sa famille. Ils font tous ça ; et ils seraient fous de s’en empêcher, hein ?

 

Quant à nous, nous sommes restés là quelque chose comme une demi-heure ou trois-quarts d’heure à nous promener sur les rochers avant de reprendre la route de Hienghène.

 

Hienghène... 2400 habitants ; dont 93 % sont des Kanaks. Cette commune est depuis longtemps l’un des bastions forts du mouvement indépendantiste de la Nouvelle-Calédonie. C’est là qu’est né Jean-Marie Tjibaou, par exemple, le chef emblématique Kanak de la lutte pour l’indépendance, et qui a finalement été assassiné en 89.

 

Hienghène est la ville la plus touristique de la côte est. Des bateaux de croisière s’y arrêtent, même... Pas à cause de la ville en tant que telle, par contre. Non, non... car elle est à peine plus grande que ses voisines. Mais on y retrouve au moins un office de tourisme potable. Ainsi qu’une marina où sont amarrés quelques voiliers plutôt luxueux. Outre ses paysages – spectaculaires par endroits – la région est surtout renommée pour ses activités de plongée. Le lagon, en effet, est paraît-il rempli de merveilles coralliennes et de poissons rares.

 

Maintenant, si je vous dis que Hienghène est étroitement associé à une poule couveuse, qu’est-ce que ça évoque dans votre esprit ? C’est une colle, ça, hein ? Est-ce qu’une poule-mascotte se promènerait en liberté dans les rues de la ville ?

 

Ben non...

 

Faites une recherche sur Google-images. La première photo qui vous apparaitra, c’est un immense rocher en forme de poule qui émerge de l’océan. On n’en sort pas de cette poule-là, ici, car c’est le principal attrait de Hienghène. Il y a même un belvédère juste en face pour permettre de l’admirer le temps qu’on veut. Je l’ai photographiée moi aussi, évidemment, la poupoule. Mais l’air était tellement saturé d’humidité qu’on dirait qu’elle se fait mariner dans un sauna. Non, mais quelle chaleur il a fait, aujourd’hui ! Vous l'ai-je déjà dit ?

 

Ce rocher-là fait partie d’une série de falaises de calcaire qui fait d’ailleurs la particularité de cette région. C’est de toute beauté...

 

En face de la poule, il y a un autre rocher qui rappelle un sphinx, celui-là, mais c’est beaucoup moins évident. C’est sans doute pour ça qu’ils n’en parlent pas autant que la poule.

 

Bon, j’en viens maintenant au clou de cette journée-là : notre aventure en tribu !

 

Avant tout, je dois dire que c’est moi qui voulais faire cette expérience. Ma blonde y a consenti, mais non sans quelques réticences – ah l’amour... Nous avions donc réservé d’avance une case dans la tribu de Tendo, après avoir visionné un film amateur sur un blog de voyage ; la personne (une jeune fille) ayant été en-chan-tée de son expérience dans cette tribu-là.

 

En arrivant à Hienghène, l’office de tourisme nous a expliqué comment nous rendre là-bas. Il faillait nous taper 24 km en suivant le cours de la rivière Hienghène, en pleine jungle. Bof, en temps normal, 24 km, y’a rien là.

 

Mais quand on a vu la route en question, ça a fait glup...

 

Un véritable chemin de brousse, en gravier, parsemée de nids-de-poules et de planches à laver. Un sentier de 4x4 en fait, nullement adaptée à notre Titine (Fiat 500). Il n’a pas fallu longtemps pour prévoir le temps que ça prendrait avant d’y arriver, car c’était simple à compter : 24 km divisés par une moyenne de 24 km/hre, ben ça donne 1 heure de route dans la poussière. Et c’est exactement le temps que ça a pris. Pauvre Titine... Elle n’était pas belle à voir lorsqu’on a enfin coupé son moteur...

 

Mais avant d’arriver à destination – environ 4 km avant... écoutez ben ça...

 

Au fur et à mesure qu’on avançait, on voyait bien qu’il y avait de la boucanne quelque part devant nous. Mais plus on allait de l’avant et plus la chose se précisait. Pis on a soudainement vu du feu... Beaucoup de feu...

 

Et on est finalement arrivé à l’endroit stratégique. En fait, c’était la forêt juste à côté de la route, sur notre droite, qui flambait ! Ben oui, la forêt ! Tu parles d’une affaire, toi ! Quand on a passé juste à côté du brasier, on s’est évidemment demandé si on devait continuer ou virer de bord vite fait. Ben quoi ? Une forêt en flammes, c’est pas banal, ça, convenez-en. Est-ce que c’était dangereux que ça atteigne le village où on devait dormir ? Est-ce qu’on pourrait éventuellement en revenir ? Questions pertinentes, non ? Surtout pour deux occidentaux, seuls au monde, perdus dans la jungle, et sans personne pour nous conseiller.

 

Ne me demandez pas pourquoi, mais on a quand même décidé de continuer. Une fois dans le village, on s’est empressé de dire à notre famille d’accueil que le feu était pogné dans la brousse. Ça n’a pas eu l’air de les émouvoir plus que ça. Ce qui nous a (un peu) rassurés. « Ça doit être les jeunes, encore. » qu’ils ont simplement dit, un peu blasés. Ben coup donc...

 

La tribu de Tendo... À 24 km de Hienghène. Dans le fond de la jungle. Environ 200 habitants. Des cases de torchis et des masures de béton et de tôles. Des carcasses d’autos sur le bas-côté du chemin. Électricité présente, mais Internet, ça m’étonnerait. Un filet déchiré de volley-ball sur une base de ciment dans le milieu de la place ; à côté d’une sorte de salle communautaire en béton (et vide). Des animaux de ferme en liberté un peu partout. Un petit bâtiment bétonné servant apparemment de marché – et ouvert je ne sais quand. Et tout ça dans un environnement de rêve...

 

La maison de Monique, notre hôtesse... Murs en béton, toit de tôles bringue branlantes, feuilles de plastique scotchtépés servant de fenêtres. Une toilette dans un cagibi érigé dans la cour intérieure. Un lavabo dehors, accolé au mur de la toilette. Douche : nenni.

 

Notre case... Une hutte de torchis avec un toit de paille recouvert d’une bâche, située à l’arrière – et en haut – de la maison de Monique. Plancher de ciment recouvert de nattes. Trois matelas mousse : deux petits et un grand. Couvertures et coussins à la propreté douteuse. Fluorescent au plafond. Une prise électrique pendant au bout de son fil. Trois ouvertures dans les murs servant de fenêtres, que l’on peut au moins fermer. Aucun ventilateur...

 

Quand on a vu où on allait dormir, je vous avoue que la face nous a tombé ben raide. Même moi, qui me contente facilement de très peu de confort... même moi, donc, j’ai ravalé plusieurs fois... Alors, imaginez ma blonde... Et imaginez-moi, maintenant, rempli de remords de l’avoir entraînée dans cette galère.

 

En fait, je me suis dit que nous ne réussirions jamais à dormir de toute la nuit. Pas question, premièrement, de s’étendre par terre, sur ces nattes ou fourmillaient peut-être un capharnaüm de vermines. Et puis, comment allions-nous réussir à respirer en nous enfermant là-dedans et dans cette chaleur ?

 

Mais une chose à la fois...

 

En tout premier lieu, il fallait « faire coutume ». Faire coutume, c’est donner un cadeau symbolique à nos hôtes pour démontrer notre respect. Mais donner quoi au juste ? Rassurez-vous, on s’était renseigné avant de partir. On lui a offert un paréo avec un billet de 500 francs (environ 6,50 $) en la remerciant de son accueil. Accueil qui a été un peu quelconque, en passant.

 

Ensuite, comme il n’était que 16h00, il fallait passer le temps jusqu’à l’heure du dodo – ce qui n’était pas du tout évident. Comme on était laissés à nous-mêmes, on a donc marché le village très lentement, en prenant des photos (on avait demandé la permission au préalable, bien sûr). Les gens nous regardaient de loin, mais en souriant et en nous envoyant la main. Nous n’étions apparemment pas les premiers touristes à nous promener parmi eux. Je me sentais quand même comme un quidam visitant un jardin zoologique, et ça me rendait vaguement mal à l’aise.

 

Puis est venue l’heure du souper : on a mangé le bougna avec le mari de Monique. Le bougna, c’est le repas traditionnel des Mélanésiens de la Nouvelle-Calédonie. Le nôtre était un bougna au poulet : poulet accompagné de tarots, de patates douces, de bananes poingo, de tomates et d’ignames, et le tout arrosé de noix de coco. Tous ces ingrédients sont enveloppés dans des feuilles de bananiers et cuits à l’étouffée dans un four à pierres chaudes. Voulez-vous que je vous dise ? C’était DÉLICIEUX !

 

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Le mari de Monique, par contre, n’était pas jasant-jasant. On a au moins appris qu’il travaillait pour la municipalité de Hienghène et qu’il allait prendre sa retraite en décembre. Comme cadeau de retraite de son employeur, il allait avoir rien de moins qu’un voyage d’une semaine pour deux à Paris, toutes dépenses payées. Bong ! (Je venais moi-même de prendre ma retraite depuis quelques mois, et sans - et de loin - le même traitement de faveur !) Mais il nous a dit qu’il avait décidé de ne pas y aller – hein ?? –, de peur que son avion soit détourné par les terroristes – HEIN ?? Bon, OK... Et que pensait-il de la politique ? De l’indépendance éventuelle du pays ? Réponse : « La gauche, la droite, tous du pareil au même »...

 

Heu... Bon, d’accord. N’insistons pas...

 

Nous n'avons pas insisté, donc. Et la conversation s'est pas mal limitée à pas grand-chose...

 

Il est maintenant 21h00. Il fait noir depuis trois heures. On n’entend plus rien dans le village. C’est le silence INTÉGRAL. Même chose pour l’obscurité – il n’y a pas de lampadaires dans les rues... heu... dans les sentiers... Un autre monde... complètement...

 

Ah oui ! Pendant que nous marchions dans le village, j’ai eu l’idée du siècle pour le dodo. Écoutez ben ça : j’ai pensé à utiliser ma tente et la monter directement sur le matelas mousse, dans la case. Non mais, avouez que c’est génial ?! Cela nous fait au moins une moustiquaire contre les bibittes éventuelles – et une protection contre le manque d’hygiène.

 

Pour ce qui est de la chaleur, ben le temps s’est rafraîchi et la case semble aérée de telle sorte que nous serons peut-être bien de ce côté-là, finalement.

 

Ça s’annonce donc un peu mieux que nous l’avions imaginé au départ... Même le moral de ma blonde semble avoir – légèrement – repris du poil de la bête...

 

Ne reste que le problème de la douche. On s’en est tout simplement passé – ben obligé ; même si c’est difficile pour les Occidentaux que nous sommes... Mais une fois n’est pas coutume, on s’entend ? Demain, on essaiera de se trouver une chambre d’hôtel qui a de l’allure pour remédier à la situation.

 

Pis là, excusez, mais je suis exténué. Et je crois que je vais dormir comme un bébé en fin de compte. Vive les tentes...

 

Je vous reviens demain pour la suite de cette aventure...

 

Yvan-Yvan

 

Si vous désirez lire immédiatement la suite du tour du Caillou d'Yvan Yvan, cliquez ici.

 



22/03/2017
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