Les maudits vents

Les maudits vents

2012-01-11 --- Dans le delta du Gange

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De : Yvan Yvan – Pathar Pratima, Inde

Date : mercredi, 11 janvier 2012

À : parents et amis

 

Bonjour à tous,

 

D’habitude, quand vient le temps d’écrire, les idées me viennent tout de suite, et ça part comme une fusée. Mais là, je ne sais plus du tout par quel bout commencer. Pas facile – si ce n’est impossible – de décrire tout ce dont j’ai été témoin aujourd’hui – et décrire une autre planète ! – en seulement quelques lignes…

 

À 9h00, nous avons quitté Calcutta et nous nous sommes rendus sur l’île de Pathar Pratima, aux abords des Sundarbans, à quelques dizaines de kilomètres seulement du Bengladesh. Les Sundarbans sont un parc naturel du Bengale, en Inde, où full ramifications du Gange (son delta) se jettent dans la mer. Patrimoine mondial de l’Unesco, les Sundarbans couvrent 10 000 km2 de terre et d’eau (en Inde et au Bengladesh). On y trouve la plus grande région de forêts de mangroves du monde. Plusieurs espèces rares ou menacées y vivent, dont les tigres, des mammifères aquatiques, des oiseaux et des reptiles.

 

Pris en charge par Mass Education depuis hier midi, nous sommes allés là-bas en auto, conduite d’une main de fer par notre chauffeur Santano et guidés par Mou (prononcer Mô), la très sympathique fille de Sukumar (28 ans),

 

Durant les quelque quatre heures qu’a duré le voyage, j’ai premièrement appris à faire confiance au chauffeur. Ce n’était pas la première fois qu’il tenait un volant, et c’est une chance. Je défie n’importe quel occidental de conduire en Inde. C’est complètement dément. Il y a sûrement une sorte d’ordre dans le chaos anarchique que sont les codes de la route, mais je ne suis pas encore arrivé à les saisir.

 

Imaginez une route, plus ou moins cabossée, de la largeur d’une piste cyclable. Imaginez maintenant sur cette piste cyclable : des autos, des camions, des autobus, des vélos, des rickshaws à pédales et à moteur, des piétons – beaucoup de piétons –, des vaches, des chèvres et des chiens qui circulent en tout sens. Et imaginez finalement tout ce beau monde se foncer dessus à qui mieux-mieux et qui réussissent à s’éviter (par je ne sais quel miracle) à la dernière seconde, au milieu d’un tintamarre étourdissant de klaxons. Ça prend de l’expérience, je vous en passe un papier – les centimètres de distance entre les obstacles devenant la norme absolue. De l’expérience, oui, et des nerfs d’acier. Santano était doté des deux. Je l’ai félicité en lui disant qu’il était le meilleur chauffeur que je n’avais jamais vu de toute ma vie. Ce n’était pas un compliment : c’était un fait, point à ligne.

 

Et que dire maintenant de ce trajet via la campagne jusque dans les îles jouxtant les Sundarbans ? Comme hier à Calcutta, je ne sais trop comment en parler. C’était surréaliste. Du monde partout – absolument partout ! Et du monde pauvre, vivant dans des conditions inimaginables pour nous-autres, occidentaux. Les villages bondés, bordés par mille et une petites échoppes grandes comme ma main, où presque tout le monde vend n’importe quoi (en petites quantités) ou rend n’importe quel menu service. J’ai pris des photos, mais elles ne rendront jamais justice à tout ce que j’ai vu durant les quatre heures qu’aura duré ce voyage.

 

Et comme si ce n’était pas suffisant, j’ai remarqué une sorte d’hiérarchie dans la pauvreté. Au fur et à mesure de notre avancée, les cambuses de matériaux recyclés et rapiécés se sont transformées en petites huttes de torchis aux toits de paille…J’avais vu ces choses dans les livres, bien sûr, sur des photos – probablement comme vous tous –, mais de le voir de visu, je vous jure que ça donne un coup, ça aussi.

                                                                                                                 

Arrivée à destination, nous avons pris un bateau pour traverser sur une île où est érigée une installation de Mass Education : un établissement qui forme les professeurs qui seront ensuite dirigés vers des écoles de villages. C’est justement là où nous couchons, ce soir, dans une chambre que je qualifierais de « spartiate » – genre auberge de jeunesse.

 

Aussitôt arrivés, nous sommes toutefois repartis par le même bateau pour une balade de presque deux heures dans les îles du delta. Magnifique périple qui nous a menés... pour être francs avec vous, je ne sais pas trop où ce bateau nous a finalement déposés. Anyway, un engin nous attendait pour nous transporter à l'intérieur des terres. Comment appeler ce moyen de transport ? C'était une sorte de motocross sur lequel était vissée une plateforme. Nous y avons pris place pour une petite virée à travers la misère humaine : des gens qui vivent sans eau et sans aucune commodité, dans des huttes de torchis, en cultivant des petits lopins de terre ou en exploitant de minuscules commerces.

 

Mass Education en a profité pour nous montrer un puits de village (gracieusetés de l’organisme) dont la construction était à peine terminée, et un autre en voie de l’être. Lors de ces arrêts, la foule s’est rapidement rassemblée autour de nous – rares Blancs en visite dans cette région perdue. Moments inoubliables : les enfants qui voulaient se faire photographier ; et les adultes qui nous dévisageaient comme si nous étions des extraterrestres – ce que nous étions peut-être  en réalité, tout bien considéré.

 

Nous sommes revenus de nuit à l’école de Mass Education – en bateau, évidemment. Comme il faisait froid, nous avons fait le trajet enfermés dans la cabine de la cale. Je suis sorti dehors une fois, pour me rendre compte qu’on n’y voyait absolument rien, sans points de repère sur les rives (même qu’on ne voyait pas les rives…). Je suis aussitôt retourné en dedans en remettant ma confiance entre les mains de Dieu et dans celles du capitaine, qui n’était aidé par aucun moyen de navigation moderne – seulement ses yeux – et en tentant d’oublier que ces eaux étaient infestées de crocodiles.

 

Ne vous en faites pas, l’histoire se termine bien, encore une fois. Le capitaine connaissait vraisemblablement son affaire… Nous avons d’ailleurs fait davantage sa connaissance au souper : un type extrêmement sympathique qui s’est laissé prendre en photo avec plaisir devant ses compagnons hilares.

 

Moment rempli d’émotions, aussi, ce soir, au souper, lorsque j’ai réussi à rejoindre ma fille adorée, qui fêtait son 27e anniversaire. C’est fou quand j’y pense : je lui ai souhaité bonne fête à partir d’une île perdue dans le delta du Gange --- il y a donc des ondes, c'est à peine croyable. Merci à Mou de m’avoir prêté son cellulaire et de m’avoir fait vivre ce moment inoubliable.

 

Ce soir, tandis que je vous écris, je vois courir deux lézards sur les murs. Et voilà deux minutes à peine, je vous avoue avoir fait le saut en voyant un énorme cafard de cinq centimètres de long entrer dans ma chambre par en-dessous de la porte. J’ai réussi à l’écraser dans un bruit écœurant de biscuit sec. Et je me suis ensuite empressé de calfeutrer le bas de la porte avec un drap. Je vais coucher avec une moustiquaire, mais comme il n’y a aucun moustique dans la chambre, j’ai l’impression qu’elle servira justement à me protéger des lézards et des cafards. Me reste juste la crainte des punaises. À Dieu va : à choisir entre dormir sur le ciment avec de possibles cafards et dormir dans un lit avec des punaises, je préfère cette 2e option !

 

Bonne soirée à tous, et à plus tard !

 

Ici Yvan-Yvan, occidental en voyage de tourisme pas banal, à partir d’une île perdue du delta du Gange, et bravant milles dangers.

 

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17/03/2017
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