Les maudits vents

Les maudits vents

Estrie --- Parc régional du Mont-Ham

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Mardi, le 23 mai 2017

 

En guise d’introduction, je vais me la jouer un peu pathétique en racontant mon histoire relationnelle en rapport avec cette montagne – le Mont-Ham –, d’accord ? Certains la connaissent. J’entends même ceux-ci s’exclamer : « Ah non ! Il ne va pas encore nous la ramener, celle-là… »

 

Oui, je la ramène, mais ce ne sera pas long, promis…

 

Lorsque j’étais jeune – enfant, ado et jeune adulte –, étant donné que je demeurais à Asbestos (ou que j’y revenais de temps en temps), j’allais souvent grimper cette montagne : une à deux ou trois fois par année, en toutes saisons. C’était dans le temps où les randos en général n’étaient pas encore à la mode. Le coin était sauvage. Il n’y avait qu’une toute petite entrée dans le champ, sur le bord du chemin, pour garer l’auto. Et une fois là, on montait au sommet en ligne droite, au pif, car il n’existait aucun sentier tracé.

 

Puis, les circonstances m’ont éloigné de cette région, et j’ai été plusieurs années sans y retourner. Un moment donné, beaucoup plus tard – c’était l’automne, par un beau dimanche ensoleillé d’octobre –, le goût m’a pris de m’y rendre de nouveau pour une rando « comme dans le bon vieux temps ». J’ai alors fait le trajet depuis Trois-Rivières dans ce seul but.

 

Arrivé sur place, j’ai fait une crise cardiaque… Âmes sensibles, abstenez-vous…

 

Le rang de gravelle devant la montagne était rempli d’autos partout sur les deux côtés de la route. Des policiers de la SQ – je vous jure – étaient dans le chemin et dirigeaient le trafic pour que les voitures – qui continuaient d’affluer par dizaines, et même par centaines – se stationnent en bon ordre dans les champs. À l’endroit où j’avais l’habitude de me garer à l’époque – presque dans le fossé –, il y avait une cabane ! Et pas juste ça : à côté de cette cabane, était érigés des trucs pour les enfants : balançoires, glissades, etc. Et une foule de gens faisaient le pied de grue, les uns derrière les autres, en attendant de pouvoir avancer pour se rendre au pied de la montagne, et la monter éventuellement.

 

C’est pas des farces : je me serais cru à Disney Land ! Ou à la porte du stade olympique une heure avant un show de U2…

 

J’ai poussé un cri d’horreur et j’ai hurlé : « Mais qu’est-ce qu’ils ont fait à ma montaaaaagne ? » Le choc a été tel que j’ai reviré de bord vite fait, et je me suis enfui de ce cauchemar. J’ai été long à m’en remettre : quelques années.

 

Aujourd’hui, c’est pas pire. C’est la troisième fois que j’y retourne depuis ce moment de panique, et je suis en mesure d’entrer dans la cabane sans exprimer mon indignation, même si je ravale toujours un peu. À chaque fois, je me sens encore comme si on s’était approprié mon bien personnel.

 

Voilà : c’était ça, ma petite histoire.

 

Le Mont-Ham, donc.

 

Il est situé en pleine campagne, entre les municipalités de Ham-Sud et de Saint-Adrien – on appelait ce village Sainte-Graine dans le temps, mais j’ignore si ce surnom est encore utilisé de nos jours. Il se trouve en Estrie, dans le paysage vallonné des Appalaches, mais cette montagne se distingue nettement du reste de son environnement avec son sommet qui culmine à 713 mètres. On dirait un volcan éteint depuis des milliards d’années – et c’est sans doute le cas, du coup.

 

Cette montagne fait dorénavant partie d’un parc réglementé – eh oui… Tous les sites naturels – montagnes, cours d’eau, chute, cascades, grottes, etc. – sont aujourd’hui devenus des parcs, avec des cabanes dans lesquelles il faut s’inscrire et payer un prix afin de profiter d’un endroit qui était jadis accessible à tout le monde gratuitement. Et la foule s’y agglutine. En passant : que faisaient donc les gens à l’époque – avant les années 90 –, s’ils ne sortaient pas comme ils le font maintenant ? Ils restaient enfermés chez eux à regarder la télé, ou quoi ?

 

Je sais bien que tout cela, c’est pour le bien de la nature. Je sais bien qu’on y emménage de beaux sentiers propres et sécuritaires, avec de beaux trottoirs et escaliers en bois, avec des balises pour ne pas se perdre, etc. Je sais bien tout ça, oui. Mais quand même…

 

Bref.

 

Je me suis tapé 1 ½ heure de route, ce matin, pour la regrimper encore une fois. Du fait que c’est le printemps et que j’étais dans le milieu de la semaine, j’espérais qu’il n’y ait pas grand-monde. Je suis un peu sauvage, diriez-vous ? Vous n’auriez pas tout à fait tort.

 

Comme je le mentionnais précédemment, il n’existait qu’une unique trail, jadis, pour atteindre le sommet : on partait d’en bas, et on montait direct. Les temps ont bien changé… Aujourd’hui, les possibilités sont multiples. Regardez-moi ça :

 

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Je vais sûrement paraitre de quelqu’un qui a du mal à décrocher du passé, mais tant pis : j’ai emprunté la trail numéro 1 – l’Intrépide –, qui est celle qui ressemble le plus à la piste plus ou moins évidente de mon époque révolue.

 

Il était 10h00 lorsque j’ai entrepris cette rando, haut les cœurs encore une fois, sac à dos sur l’épaule, kodak sur l’autre épaule, et motivé comme un marcheur sur le chemin de Compostelle.

 

Moi qui espérais être seul, écoutez ben ça. Faut le faire…

 

À l’heure où je suis arrivé, il n’y avait personne sur le site, SAUF… sauf un groupe d’une trentaine de gamins d’une dizaine d’années qui étaient là avec je ne sais pas combien de moniteurs. C’était leur journée de classe verte… Et comme par hasard, ils sont partis cinq minutes avant moi, et dans la même piste que j’avais choisie. Ça commençait bien en simonac !…

 

Je les ai suivis pendant une dizaine de minutes – ils étaient facilement identifiables au son – avant de les rattraper et qu’un moniteur leur annonce en grande pompe : « Un monsieur s’en vient, les enfants ! Tassez-vous pour laisser passer le monsieur ! »

 

Un monsieur… Pff…

 

Le monsieur en question les a dépassés pendant qu’une trentaine de paires d’yeux étaient braquées sur lui. « Bonjour monsieur ! Bonjour monsieur ! Bonjour monsieur ! »… Moi qui aime passer plutôt inaperçue… Misère

 

Ça a pris une vingtaine de minutes supplémentaires avant que je retrouve le silence que j’étais en droit de réclamer en marchant seul dans cette nature sauvage du bout du monde… La moitié du chemin était déjà complétée…

 

Nonobstant cet irritant, l’ascension s’est faite pout-pout, pas trop vite, mais pas trop lentement non plus, en suivant les indications, qui sont très claires. En passant, on est sûr de ne jamais se perdre dans ces sentiers-là. Et pourquoi ?

 

1) parce que l’inclinaison de la pente serait à elle seule suffisante pour nous rassurer sur le fait qu’on se dirige vers le haut ;

 

2) parce que les pancartes sont légion pour nous indiquer la bonne route.

 

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Je qualifierais cette piste de plus ou moins difficile. Elle monte sans arrêt – évidemment puisqu’on s’en va vers un sommet – avec des angles passablement aigus par endroits. Il faut même faire de la mini escalade de temps à autre : utiliser nos bras, je veux dire, dans des passages escarpés. Des cordes sont là pour nous prêter main forte au besoin.

 

Mais tout cela en vaut la peine : une belle vue à 360o nous attend en haut. Et ça, ce genre de vue-là, c’est la récompense du randonneur.

 

Ça m’a pris 50 minutes pour m’y rendre. Et le panorama n’avait pas changé une miette depuis mon enfance : de toute beauté. Je ne sais pas trop jusqu’où on peut distinguer, mais le regard porte très loin, en tout cas : j’ai même cru identifier la tour Eiffel à travers les nuages – je vous le jure ! On aperçoit à tout le moins très bien le lac Nicolet en contrebas – le « lac des riches », qu’on l’appelait chez nous, dans le temps, à cause de la présence de chalets gros comme des châteaux de la Loire tout autour –, pis le lac à la Truite également – carré comme une géométrie de Pythagore. Et plus que ça encore : le lac Aylmer, au loin.

 

Je me suis trouvé un spot à l’abri du vent et j’ai mangé mon sandwich au jambon. Je n’avais pas choisi cette sorte de sandwich au hasard lorsque je l’avais préparé, le matin : un sandwich au jambon, c’est précisément le genre de sandwich qui s’impose sur cette montagne – le Mont-Ham –, vous en convenez vous aussi, n’est-ce pas ?

 

J’étais tellement bien ! Je suis resté là, assis, à me restaurer dans ma zénitude, tout en contemplant le monde à mes pieds. Je me disais : « Ouais… C’est exactement ça, la vie ! » Au bout de vingt minutes, j’avais terminé, mais je ne voulais pas m’en aller. Ce sont les circonstances qui m’ont fait me lever d’un bond pour reprendre la route. Les circonstances étant la trentaine de gamins de tout à l’heure. Je vous raconte ce qui s’est passé…

 

Le sommet de cette montagne est passablement étendu. Il comprend deux points culminants séparés par un « creux » – probablement l’ancien cratère de l’ancien volcan. Bref. L’espace disponible est tel là-haut que plusieurs centaines de personnes peuvent facilement y prendre place le cas échéant. Et où croyez-vous que les moniteurs ont installé les enfants pour qu’ils puissent manger ? En plein dans le mille, les futés : juste derrière moi, à moins d’une trentaine de mètres de distance. Ma contemplation silencieuse précédente s’est aussitôt transformée en hurlements de marmaille.

 

Face à cet envahissement de mon espace vital, j’avais trois options :

 

- me trouver un autre spot

 

- engueuler les moniteurs ; non, mais c’est vrai : pourquoi ont-ils installé leurs gamins juste là, derrière moi, le seul être humain dans cette place, alors qu’il y avait un million d’autres endroits disponibles ? Ça m’énerrrrrve, ce genre de comportement…

 

- m’en aller.

 

Je n’ai jamais été très combatif. Alors, je suis parti.

 

Pour retourner en bas, histoire de profiter pleinement de cette visite, je m’étais planifié une sorte de chemin des écoliers. La dernière fois que j’étais venu ici, j’étais redescendu par le nord. Ce coup-ci, je m’étais dit : « Tiens, soyons fous, et passons par le sud ! » Dans l’ordre, ça donnait ceci : le début de la 3 (Button), la 4 (Tour du Button) et la fin de la 3 (Button). Ce qui faisait 5,1 km. Avec l’Intrépide qui faisait 1,9 km, j’aurais marché 7 km dans ma journée.

 

En randonnée pédestre, il y a un principe de physique très important. Principe qu’Albert Einstein a résumé dans une formule très célèbre (E = mc2) qui signifie grosso modo ceci : « Tout ce qui descend remonte ». Mais le contraire est aussi vrai (mc2 = E), c’est-à-dire : « Tout ce qui monte redescend ».

 

Ce que je veux dire par là, c’est qu’après avoir monté sans arrêt depuis mon arrivée dans le Parc, c’était le temps de descendre. Et cette descente s’est faite tout de suite très abruptement. J’ai apprécié les cordes qui étaient disponibles pour m’aider. Je me sentais vraiment comme Indiana Jones, cette fois – d’autant plus que j’avais son chapeau sur la tête !

 

Après 500 mètres, ça descendait encore – évidemment –, mais de façon plus modérée, désormais. Ça m’a pris deux heures à revenir à la cabane. Deux heures de marche pout-pout + des pauses clic-clic-kodak, comme d’habitude, et incluant un appel téléphonique de cinq minutes – mon cellulaire avait en effet sonné en plein bois, on n’arrête pas le progrès.

 

Sur mon chemin du retour, je n’ai rencontré que deux randonneuses – d’à peu près mon âge. Mais des vraies de vraies randonneuses, on s’entend ? On rit pus : chaussées de bottes de marche pour entreprendre l’Appalaches trail au grand complet, et munies chacune de deux bâtons de trekking McKinley chromés-AM-FM-BBQ. Ça y allait aux toasts. Elles m’ont à peine salué, considérant quasiment avec dédain le piéton mononcle que je faisais avec mon chapeau à la Indiana Jones et mes shoo-claques de sport.

 

Et qui ai-je vu en arrivant au stationnement ? Ou plutôt : qui ai-je entendu un kilomètre avant d’arriver à ce stationnement ? Ma trentaine d’enfants de la classe verte ! « Bonjour monsieur ! Bonjour monsieur ! »

 

Voilà ce qui s’appelait : boucler la boucle !

 

Yvan Yvan

 

PS) Il y a évidemment une croix au sommet de cette montagne. Je n’en connais pas la signification. Elle a d’ailleurs toujours été là, aussi loin que je me souvienne – mais elle a été restaurée depuis l’avènement du Parc, of course.

 

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Les croix en haut des montagnes ne sont pas rares au Québec : il y en a un peu partout. Ça fait partie de notre patrimoine, mais c’est quand même curieux. Pourquoi des croix ? Pourquoi pas des lunettes d’observation payantes, par exemple ? Ou des rechargeurs d’i Pad ? Je sais pas, moi…

 

Je me rappelle d’avoir appris, dans mes cours d’histoire, que les découvreurs faisaient ça à l’époque : planter des croix là ou ils s’installaient. Exemple : Jacques Cartier. Alors, peut-être que le premier qui a grimpé en haut de cette montagne a cru bon d’en prendre possession au nom de la France et du Pape.

 



24/05/2017
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